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Les Cornes de Dafolo

18/09/2023

BANKOU

Par Juam Samine

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Hamamat ne put s’empêcher également d’ouvrir grand la bouche. Juste devant elle, là où devait se trouver la porte – cette porte dont Talatou avait soigneusement clos, la veille au soir, le grand battant de bois sombre avec ses gestes d’une élégante précision qui attirait toujours le regard de qui ne le connaissait pas – il y avait une vaste lumière radieuse, qui, en dépit de son éclat vibrant, ne l’obligea pas à plisser les yeux. C’était une lumière douce, un peu aqueuse, caressant plutôt qu’aveuglant le regard – très bizarre, comme si le jour était voilé par une sorte de moire pelucheuse. De la brume peut-être ? Mais en cette saison ? Pourquoi pas ? Elle se rendit compte cependant de deux autres singularités – et même d’une troisième singularité encore plus étrange que tout le reste. D’abord, cette lumière avançait vers elle, elle avançait à vue d’œil, mangeant l’ombre pouce à pouce. Cela n’avait rien du progrès insensible du jour qui éclaire peu et peu les cavités et les choses sans qu’on y prête attention. C’était une lumière qui marchait, voguait, comme si elle était un véhicule, ou peut-être bien un être vivant… Ensuite, elle, Hamamat, contrairement à la lumière, elle ne pouvait pas bouger, ou en tout cas, elle ne voulait pas bouger. Elle sentait que ses muscles étaient prêts à obéir à ses décisions, que rien n’entravait son corps, mais elle sentait que ce n’était pas la peine. Cette chose lumineuse avançait vers elle avec une lenteur mesurée, mais avec un progrès visible, cette chose allait l’atteindre, l’envahir, l’envelopper, peut-être la traverser, mais elle ne bougeait pas. Elle regardait et attendait. Elle regardait devant elle, même pas autour d’elle, elle ne s’inquiétait pas de Talatou, de Fafadéni, de Sadio, elle ne s’inquiétait de rien. Et là, donc, était le plus singulier : elle n’avait pas peur, bien au contraire, elle se sentait apaisée, rassurée, infiniment calme et confiante. Et le silence était tel qu’il avait éteint toute rumeur, le ronflement intermittent de Talatou, les bruits de succion que parfois Fafadéni émettait dans son somme – le chuintement imperceptible de sa propre respiration.

Puis soudain cela cessa, une opacité sembla émerger d’un seul coup de la lumière, comme si une nuit noire remplaçait en un battement de cil le jour le plus clair, elle sentit ses membres frémir, elle entendit quelques petits bruits isolés qu’elle ne reconnut pas tout de suite – et puis elle ouvrit les yeux, elle se sentit les ouvrir, comme s’ils n’avaient pas déjà été grand ouverts tantôt, et elle découvrit devant elle la massive forme oblongue bien connue de la porte de la case, et, filtrant tout autour d’elle le liséré à peine visible d’une aube encore crépusculaire. Elle se redressa à moitié, voulut songer, mais son esprit demeura inerte. Elle promena son regard dans l’ombre qui régnait impalpable à travers toute la chambre, devinant plus qu’elle ne voyait les objets posés contre le mur, les vêtements pendus au bas de la toiture, une masse d’armes et d’outils dans un recoin. Et si j’allais chercher de l’eau ? se dit-elle. Idée excellente. Elle gagnerait ainsi une bonne part de sa matinée, elle aurait plus de temps ensuite à passer avec sa commère et belle-sœur Massiré, avant le déjeuner. Ces moments avec Massiré étaient apparemment anodins et n’avaient en tout cas aucune signification particulière dans sa journée, mais c’était précisément pour cela qu’elle les appréciait. Ils n’appartenaient ni à son travail de maîtresse de maison, ni à son bonheur de maman de Sadio et Fafadéni et de femme de Talatou, ni à l’honneur des visites à recevoir et à rendre, c’était ses moments à elle, remplis de cette douce folie amicale qu’elle ne partageait qu’avec sa « mauvaise fifille » comme elle appelait Massiré – elle était de quelques années plus jeune qu’elle –, moments où chacune laissait son esprit s’ébattre et où elles clabaudaient à tout va sur les nouvelles du village et du pays environnant, échangeant les secrets qu’elles avaient surpris, et se permettant de dire des mots dont elles n’auraient jamais osé user en une autre compagnie. Ne pas passer quelque temps avec Massiré dans la journée n’avait en soi rien de grave, en tout cas, ce n’était certainement pas une chose qu’elle songerait même à mentionner, car c’était des moments pour ainsi dire, sans importance. Mais précisément, le vide délicieux qu’ils creusaient dans le trop plein de son existence quotidienne était nécessaire à son équilibre, et si elle ne le savait pas (car elle n’y avait jamais vraiment réfléchi), elle le sentait.

Bref – la voilà debout qui farfouillait des doigts dans la chambre, sa main rencontrant bientôt les objets qu’elle cherchait, un gros vase, et une sagaie. Elle pouvait voir, rien que par la qualité du silence, que la nuit s’attardait encore dehors, et avec elle, peut-être quelque petit fauve qui n’avait pas réussi ses chasses à cette heure tardive, ou un crocodile qui n’avait pas regagné les lointains avals, proches du grand fleuve, qui étaient la résidence ordinaire des bêtes de la rivière, mais dont ils s’écartaient parfois sur de grandes distances au cours de la nuit. À vrai dire, le danger était faible et elle n’avait nullement peur. Mais on ne savait jamais. Et puis la vérité était qu’elle adorait jouer de la sagaie, au point, parfois, de désirer secrètement devoir affronter un souple léopard à l’orée du bois.

Alors qu’elle soulevait le loquet de la porte, elle s’arrêta d’un coup et tendit l’oreille. Mais oui… Il y avait bien… Une sorte de tumtumtum… Un bruit rythmé, régulier, inconnu, inusité… Là, on dirait juste derrière la porte. Instinctivement, ses doigts se resserrèrent sur le manche de la sagaie, bien qu’il lui parût peu croyable que ce bruit puisse dénoter un véritable péril. Mais elle s’était ressouvenue de cette étrange et radieuse lumière dont elle avait du mal à croire qu’elle en avait rêvé, bien que cela ait très probablement été le cas, et l’idée l’effleura que ce tumtum, peut-être, était lié à cela… Mais non, mais non ma pauvre Hamamat, c’est probablement… Quoi ? Devrais-je réveiller Talatou ? Mais pendant qu’elle se demandait cela, sa main, comme de façon indépendante, avait fini de soulever le loquet, avait repoussé la porte, et son pas avait franchi le seuil. Une ombre pâle régnait partout au dehors, soulignant de façon très nette les masses noires des cases endormies. Le tumtum n’avait pas cessé, elle ne parvint pas tout de suite à en localiser la source. Elle sortit complètement de la case, soulagée tout de même de constater que la courette avant était vide. Elle déposa le vase à l’entrée de la case, puis s’avança sur la pointe des pieds vers le muret qui ceinturait cette courette, un peu penchée, et elle jeta un œil au-delà. Il y avait un jeune acacia dans la grande sente qui séparait sa maison de celle de leurs voisins d’en face, et sous cet arbre, elle vit… c’était bien un enfant. Et cet enfant montait et baissait les bras en cadence. Il tapait sur quelque chose. D’où le tumtum, qui était à présent bien audible et reconnaissable comme le son d’un petit tambour, un tamtam de style kensereni

Hamamat reprit son vase et sa sagaie, sortit dans la rue et s’approcha de l’enfant qui la regarda venir sans arrêter son manège.

« Tonbon Dinding ! » s’écria-t-elle, mais à voix basse. 

Tonbon Dinding, c’est comme qui dirait, p’tit Tonbon. Elle avait reconnu le gamin.

« Mais que fais-tu donc là ? »

« Je réveille Bankou », dit-il, tête baissée vers son tamtam qu’il continua à taper.

« Han ? Pourquoi donc ? »

« Parce que Agaga est mort. »

« Agaga ? »

« Agaga, mon coq. »

Ne sachant que répondre à cela, Hamamat se contenta de remarquer :

« Mais c’est bien trop tôt, Agaga ton coq n’aurait jamais chanté à pareil moment ! »

Apparemment, elle avait été bien inspirée, car Tonbon arrêta de taper son tamtam et leva sur elle des yeux clairs et agrandis par la surprise de la vérité qu’elle venait de lui révéler. Comme frappé par cette information, le petit garçon se redressa, ramassa son tambourin, et sans rien dire, s’éloigna à toute vitesse vers le quartier de ses parents – qui, certainement, dormant en ce moment même du sommeil du juste, n’avaient pas idée de cette initiative et avaient sans doute été les assassins d’Agaga le coq, rôti, elle voyait ça d’ici, pour faire honneur à quelque visiteur d’importance, devant l’horreur muette de Tonbon.

Hamamat aussi s’éloigna prestement vers la piste qui descendait en une longue pente vers la rivière. Elle longeait un rideau d’arbres qui formaient un bois peu profond, car il avait été éclairci pour faire de la place aux premiers champs de Bankou. Néanmoins, l’ombre encore nocturne qui lui donnait une épaisseur dont elle le savait dépourvu – mais l’impression insistante de ses yeux l’emportait sur la réalité connue – et ce silence inquiétant qui s’établit entre les derniers chants des grillons et les premiers pépiements des passereaux commencèrent vite à faire poindre dans le fond de son estomac une sorte d’angoisse qui pouvait bien se transformer en une peur panique. Pour s’en garder, elle se mit à fredonner à mi-voix une rengaine absurde mais pimpante de son enfance :

On dit qu’il vendit de l’or

Sansandé Saguéma Sak Sak

De l’or au prix de la bouse

Sak Sak Saguéma Sansandé

Et on dit que l’or ainsi vendu

Hoy hoy Karapatak !

Se transforma un beau jour en bouse !

Karapatak hoy hoy !

Chantonnant ainsi, elle exécutait lestement les pas de danse et les petits bonds déclenchés par les burlesques éclats des antiennes, restant pourtant aux aguets, une main sur le rebord de la cruche perchée sur sa tête, l’autre serrant fermement la sagaie. Bientôt, les eaux noires de la rivière apparurent au bout du chemin, teintes déjà, à l’est, de la tremblotante ligne d’argent qui signalait l’aube naissante. Elle s’arrêta un moment en haut d’une butte et regarda lentement autour d’elle, en quête du moindre mouvement suspect. Tout lui paraissant normal, elle descendit le vase de sa tête et fit mine de s’approcher de la rivière, lorsqu’un détail dans son champ de vision devint soudain perceptible. C’était une sorte de mouvement opaque dans la grisaille unie du faible matin, quelque chose qui la fit tressaillir lorsqu’elle sentit sa présence – bien plutôt qu’elle n’en eût tout de suite la vision tangible. Mais ses sens la servirent bientôt mieux, et elle vit que c’était une chose qui se trouvait à une grande distance du lieu où elle se tenait, posée au centre du canal sombre de la rivière… Qu’était-ce donc ? Une pirogue ? En fait oui, et elle ne l’avait crue si proche que parce qu’il s’agissait d’une nef de belle taille, de haute proue, d’éperon puissant et prolongé, tellement incurvé en hauteur qu’il semblait vouloir décrocher la lune dont la silhouette blanche hantait encore le milieu du ciel – une bien autre bête que les petites barques monoxyles à quatre traverses qui flottaient aux berges de Bankou. Hamamat n’avait jamais, de sa vie, vu de pirogue royale. De tels engins ne passaient pas par la rivière du village, et elle n’avait pas encore eu l’occasion de se rendre à Dafolo. Mais elle avait entendu parler de ces pirogues royales. L’idée que ça pouvait en être une, là, devant elle, lui parut d’abord vaguement émouvante, puis complètement absurde, avant qu’elle ne soit emportée par un fait bizarre dont elle fut soudain frappée : cette pirogue était vide. Elle glissait fantomale vers l’aval, tirée par le courant qui était assez fort au milieu de la rivière, aucune pagaie ne la propulsait, et absolument personne ne s’y trouvait. Hamamat la regarda longuement, puis un frisson lui parcourut l’échine, autant à cause de la caresse aiguë d’une brise sur sa peau nue que parce que des questions un peu inquiètes lui traversaient l’esprit. Quelle étrange matinée… D’abord la lumière, puis Tonbon et son tambourin, maintenant ça… Oh, elle n’avait pas le temps de se tracasser sur ça, le mieux était de finir sa tâche, de rentrer vite, et de parler à Talatou de cette grande pirogue déserte.

Sa cruche remplie, Hamamat se mit à remonter la sente du village après avoir jeté un dernier regard inquisiteur sur la pirogue qui se profilait à présent presque de dos, les plats-bords délavés par la lumière rasante du soleil levant, le flanc obscurci par le contre-jour, mais sur lequel elle devina quelques motifs gravés. Le clair matin était là. La sombre forêt nocturne qui, tout à l’heure, l’avait remplie d’une angoisse si inexorable était devenue un rideau d’arbres juste un peu épais et dans lequel elle ne vit, en fait de fauve, que quelques chèvres du village qui étaient déjà de sortie, furetant dans les taillis. Elle songea que Talatou avait coupé beaucoup de bois la veille, cela allait lui permettre de chauffer une plus grande quantité de kinkéliba que d’habitude. Il en restera assez pour qu’elle en reprenne plus tard, lorsqu’elle recevra sa commère. Massiré aimait le kinkéliba froid, elle avait plus d’un goût bien à elle, la donzelle ! Comme d’ailleurs Sadio, qui ne l’aimait pas chaud non plus – mais parce qu’elle l’aimait brûlant. D’ailleurs cette drôlesse était capable de se saisir d’une braise à main nue et était parfaitement insensible à la piqûre des fourmis et même des scorpions. Hamamat savait que sa fille tenait ces dons curieux et un peu inutiles – lui semblait-il – de son grand-père, le père de Talatou, qui l’avait gardée un mois dans sa case, peu de temps après sa naissance. Avant même de savoir qu’un jour elle serait sa bru, Hamamat, qui était alors une petite fille, avait entendu parler de lui comme « le maître des choses qui brûlent et piquent ». Il était l’une des fiertés de Bankou, connu en tant que tel dans les villages environnants, comme celui où elle était née. Il ne faisait cependant pas exhibition de ses dons, et bien qu’elle ait été très proche de lui… C’est lui qui avait décidé qu’aucune autre fille ne conviendrait à son garçon, et après ses épousailles, il lui avait toujours montré une affection qui, de façon touchante pour elle, relevait clairement de la gratitude… bien qu’elle ait été très proche de lui, elle n’avait jamais été témoin de ses aptitudes exceptionnelles. Elle n’en eut la preuve que quand elle vit qu’il les avait transmises à sa petite-fille Sadio. Mais pas à son fils ! Talatou était très prudent autour du feu et des bêtes piquantes, comme le premier venu, pas comme le fils de son père.

Ledit fils de son père se réveilla en sursaut, et vit tout de suite, dans la pénombre dorée qui régnait dans l’avant-pièce, les grands yeux de sa femme qui le regardait fixement. Elle avait fait tomber une des jarres brunes qui se trouvaient dans un filet pendu au plafond et en parut très surprise. Talatou gloussa de rire devant sa mine comiquement effarée, la rassura d’un geste de la main sur le fait que les enfants étaient toujours endormis et se coula hors du lit. Elle s’était accroupie devant l’âtre et arrangeait un petit feu. Suave senteur de kinkéliba, clapotement léger lorsqu’elle toucha un peu le pot pour le rajuster. Il s’accroupit aussi, juste derrière elle, tout contre elle, enveloppa sa poitrine de ses bras, mit sa tête au creux de son épaule et fit le chat. Prrr, prrr. 

« Ramasse, chaton, ramasse » chuchota-t-elle en s’amusant à dégager son épaule, tandis qu’il s’amusait à s’agripper : « Non, non » chuchota-t-il lui-aussi, sentant déjà une chaleur au creux de son ventre. Puis ils sursautèrent tous les deux, cette fois sous l’impact terrible d’un puissant braillement, au point que Talatou retomba sur le derrière, rigolant. « Ça, c’est ton petit lion », dit Hamamat. Fafadéni venait en effet de signaler son réveil, et continua à vagir dans sa petite couche tandis que sa sœur, qu’il avait aussi tiré de son somme, s’affairait déjà sur lui. « Fafa, Fafa, pourquoi es-tu si sale ? » demanda-t-elle d’une voix pâle, entre deux bâillements. Question rhétorique à laquelle ses parents ne répondirent pas, habitués qu’ils étaient à l’obsession de Sadio pour la propreté. Fafa n’avait sans doute qu’une macule ici et là et peut-être un peu de morve, mais c’en était déjà trop pour elle. Bientôt, la maisonnée était toute animée. Talatou ramassa les morceaux de jarre brisée puis prit deux autres de ces récipients pour y verser un peu d’eau de toilette, Sadio en avait déjà pris une et nettoyait vigoureusement le petit corps potelé de Fafa qui gazouillait sur le tabouret où elle l’avait coincé, Hamamat servait un potage de mil dans des écuelles – tout ceci dans le plus complet silence, car la routine matinale de la petite famille était parfaitement huilée. 

« Baba », dit Sadio sur un ton d’urgence, comme si elle venait de se souvenir de quelque chose, « je veux te montrer la grande pirogue que j’ai vue hier, vraiment, une grande, grande pirogue ».

Hamamat se tourna brusquement vers elle, la dardant du regard.

« Une grande pirogue ? Où ça ? » demanda Talatou, tandis que Hamamat gardait les yeux fixés sur sa fille. 

« Près du Rocher aux Éléphants » annonça-t-elle à voix basse, consciente de sa faute.

« Sadio ! Sadio ! Ne t’a-t-on pas dit de ne jamais aller là-bas ? » reprit Talatou, le visage crispé de colère.

« Je n’étais pas exactement là-bas » essaya d’expliquer Sadio, sans conviction.

« Quand dis-tu ? Hier ? » l’interrompit Hamamat. « Alors elle ne doit plus y être »

Elle relata sa vision du petit matin. Talatou se redressa et demeura songeur un instant, les sourcils froncés.

« Il n’empêche », dit-il finalement, « Sadio, tu vas me montrer l’endroit où tu as vu cette pirogue ».

« Et le chargement ? » demanda Hamamat.

Elle faisait allusion au don de Bankou et des villages du canton pour le mariage princier à Dafolo. Plus d’une centaine de sacs de mil et de fonio à charger sur une flottille d’une dizaine de pirogues, et tous les bras valides étaient réquisitionnés.

« Allons, on va faire vite ».

Il prit son écuelle de bouillie de mil et la vida d’un trait. Sadio n’avait pas touché à la sienne, elle était déjà sur le pas de la porte, une machette à la main, détail qui arracha un petit sourire à son père.

Pour les gens de Bankou qui virent le père et la fille passer par les ruelles et les chemins de la bourgade ce matin-là, tout dans leur apparence, et dans les mots que Talatou échangea parfois avec eux, devint à jamais fatidique à leurs yeux par la suite – le genre de chose qu’on raconte longtemps aux uns et aux autres en sa qualité de témoin privilégié, et qui entre dans la chronique d’un canton et la mémoire des générations. Le vieil Akoli, sur le pas de sa porte, demanda à Sadio contre qui elle partait en guerre, et elle aurait répondu fièrement : « nuages et vents ! » Ce mot indiquait dans le langage du temps qu’on se tenait prêt à affronter des dangers inconnus. Il ponctuait souvent les bravades et rodomontades des guerriers dans les brillantes histoires héroïques relatées par les griots. Mais il prit bien entendu une résonnance spéciale lorsqu’Akoli le répéta plus tard à des auditoires frappés par un détail aussi manifestement significatif. Talatou et sa fille passèrent par la berge aux pirogues, et son frère Bailo, qui dirigeait le chargement du don de Bankou, lui lança un « pas trop tôt ! » impatient quand il le vit, car il lui avait fait savoir, la veille, qu’il comptait sur lui comme aide pour cette opération. « Quelque chose arrivera avant », répondit Talatou. Là encore, rien de plus banal comme propos. Pour demander poliment à quelqu’un de vous attendre et de prendre patience, on usait de cette formule, comme pour dire que le délai n’était pas volontaire, qu’on aurait bien voulu s’exécuter sur l’heure, mais que quelque chose devait se faire avant qu’on n’en ait la liberté.  Bailo se montra mécontent de cette réponse et son visage resta fermé face au sourire contrit de son frère – à son éternel regret ! Chaque fois qu’il raconta ensuite ce bref échange, tout le monde trouva que ce « quelque chose arrivera avant » sonnait étrange et terrible.

À suivre